Les pulsions n'attendent pas

Les pulsions n'attendent pas, dans Flux News, avril 2018, p. 8.

Allant puiser dans nos réactions les plus primaires, celles qu’il est difficile de contrôler et qui provoquent des sentiments liés, tantôt à notre propre expérience, tantôt à l’imaginaire collectif, l’exposition Re-Pulsion, organisée par Party Content, présente le travail de Mihael Milunovic, Emilie Franceschin et Samuel D’Ippolito.

 

Cette manifestation se joue des codes établis, qu’ils soient politiques, cultuels ou relationnels, et les retourne pour les confronter au spectateur. Ce dernier se voit entraîner dans une expérience sensitive qui mêle souvenirs, pulsions et imagination. Il ne s’agit non pas d’une invitation mais d’une obligation à réagir, les œuvres provoquant inévitablement le regardeur dont l’état oscille entre curiosité et crainte.

 

Aucun travail artistique ne se ressemble de prime à bord : Emilie Franceschin a réalisé une performance, Mihael Milunovic présente des autoportraits photographiques et Samuel D’Ippolito a conçu une installation multisensorielle. Visuellement et thématiquement, ces œuvres n’ont rien à voir les unes avec les autres ; toutefois, elles renvoient vers les mêmes références pour susciter une forme de répulsion.

 

Faisant écho au projet artistico-politique de Party Content, les photographies de Mihael Milunovic réalisées par Jovana Ilic montrent ce dernier sur son 31 en train d’enlacer et embrasser des drapeaux, créés pour l’occasion en s’inspirant de la vexillologie. Ces autoportraits font partie d’un plus vaste travail dans lequel l’artiste se joue des codes de cérémonies politiques en incarnant un dictateur nationaliste.

 

La performance d’Emilie Franceschin puise dans les contrastes produits par sa mise en scène. La musique, la lumière et son propre corps créent, au début, une atmosphère sensuelle brisée ensuite par l’artiste qui, tour à tour, coupe un cœur d’agneau en deux avant de le dévorer en entier, prend le soin de placer du ruban adhésif sur sa poitrine gauche, s’acharne à couper en deux la table face à elle à l’aide d’une scie, rafistole les deux bouts avec du scotch pour, enfin, terminer par inscrire sur la réparation de fortune « lui et moi ». Les va-et-vient entre rejet et attraction ne sont jamais bien loin de l’esprit humain...

 

Samuel D’Ippolito reste dans une forme de continuité de son travail avec l’installation conçue pour Re-Pulsion et cette exposition qu’il a imaginée. Ses œuvres, depuis le début, produisent un phénomène de contrastes et d’apparition : contrastes dans l’association des matériaux utilisés tels que les rebuts, les éléments organiques et végétaux ainsi que ses propres souvenirs ; apparition dans le résultat de cette fusion.

 

Wahokohoko est le titre de son installation qui fait un parallèle direct avec les hommes-léopards ayant perpétré de nombreux massacres au début du XXe siècle dans l’ex Congo belge. Ces tueries sont le résultat de rituels sectaires. L’œuvre de Samuel D’Ippolito crée une ambiance immersive à l’aide d’une cage réalisée à partir d’anciens châssis de maison et de vitres brisées, dont la nature s’est entièrement emparée. Le lierre déborde de cet enclos duquel des sons de faune et flore sauvages s’en dégagent également. Le spectateur est invité à y rentrer à ses risques et périls pour y découvrir à l’intérieur des lambeaux de peaux qui pendent et qui jonchent le sol. Cette expérience amène à la réflexion : est-ce la métaphore des pulsions sauvages qui animent toute civilisation contemporaine ?

 

L’exposition Re-Pulsion renvoie à un comportement ancestral, lorsque la raison est délaissée au profit de croyances aveugles. Le spectateur y pénètre en tant que voyeur, autre attitude viciée mettant en exergue la coutumière curiosité malsaine face au malheur.

 

T.W.